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LA COMPAGNIE 

Textes

par Laurent Goumarre

Transcender classique et contemporain
La danse de Gilles Jobin agit comme un élément réactif et irrésistible. Le chorégraphe helvète, reconnu comme l’un des plus inventifs de sa génération sur la scène internationale, bouscule les idées reçues à la manière des grands peintres du mouvement.

Il y a une photo qui présente Gilles Jobin assis, les mains entre les genoux, le regard neutre et frontal en pyjama rayé bagnard. Ça n’a aucun intérêt en soi, excepté qu’à ses côtés se tient, debout, la tête baissée, Franco B., performer londonien, figure emblématique du live art. Et là tout prend un sens, dans cette rencontre pour une macro-installation dans les abris antiatomiques de l’Arsenic à Lausanne : Blinded by Love. C’était en 1998, Jobin n’était pas encore le chorégraphe qu’il est devenu, le Théâtre de la Ville à Paris ne le connaissait pas, le ballet du Grand Théâtre de Genève ne lui avait pas encore passé commande de Two-Thousand-and-Three, ni le Ballet Gulbenkian et ses douze danseuses de Lisbonne, Libération n’avait pas écrit qu’ "il transcendait classique et contemporain”, Le Monde attendrait l’année suivante pour en faire une révélation du paysage chorégraphique. Bref, on est en 1998, Gilles Jobin est un chorégraphe d’origine suisse, en pyjama rayé, qui présente une danse travaillée par la performance, Londres, les arts plastiques, une danse déjà en forme de rituel body art pour un premier solo en 1995, Bloody Mary, une danse concept, statufiée les bras levé au ciel sur une chanson d’Arno pour le deuxième, Only you, l’année suivante. Mais les abonnés du Théâtre de la Ville n’en savent toujours rien, ni le festival Montpellier danse, alors que le nom circule un peu partout : en Suisse bien sûr, même s’il lui faudra quitter le pays pour respirer, y revenir et s’installer à Genève en 2004, ayant fait la preuve de soi par le succès à l’étranger, à Madrid où il s’est installé avec sa compagne La Ribot, et puis à Londres qui en fait une figure du Live art, tandis que la danse anglaise toujours plus conservatrice, l’ignore. Et puis il y a l’été 1999 : une seule soirée dans le studio Bagouet du festival Montpellier danse pour A+ B = X, très tard ; le lendemain, un article dans Le Monde qui va tout changer, les portes du Théâtre de la Ville s’ouvrent sur une carrière qui devient rapidement internationale. Depuis, son fils Pablo a grandi ; il ne hurle plus aux spectacles de marionnettes pour enfants qui racontent des histoires de légumes, alors même qu’il ne bronchait jamais devant les expériences corporelles limites paternelles. Depuis le père de Gilles Jobin, peintre de l’abstraction géométrique suisse est mort, laissant derrière lui un atelier dans un petit village de Suisse rempli de tableaux, études, dessins préparatoires systématiquement abstraits ; sur certains des cercles roses s’entrouvent sous la pression de formes oblongues bleu canard au bout orange, de l’abstraction sexuelle qui aurait pu séduire la galeriste parisienne Denise René, une abstraction où pointe une violence contenue par le traitement en aplat. Chez le fils la violence explose régulièrement, fait voler en éclats le décor de Steak House, comme si à ses côtés se tenait toujours la silhouette de garçon boucher de l’italo-britannique Franko B. Quelqu’un devrait demander à Gilles Jobin de montrer ses esquisses au crayon noir “Fundamental research about the body as a work of art” : ils ressemblent à celles que dessinent les enfants tueurs qu’on peut voir dans les films d’horreur de Dario Argento. La Suisse n’est vraiment pas loin de l’Italie.

Laurent Goumarre